Histoire d’une restauration et d’une redécouverte

Contexte de la redécouverte
Le tableau appartient à la collection du Musée des Beaux Arts de Libourne. Il était répertorié comme copie XIXème d’après un tableau de Guido Reni : » Atalante et Hippomène ». Il mesure H: 200cm x l: 280cm, non encadré. L’oeuvre était conservée dans les réserves externalisées du musée. Elle n’a jamais fait l’objet de recherches ou de présentation au public.
Le tableau est recouvert de papier japon sur toute sa surface. Cette opération de conservation n’a pas pu être datée et on ignore par qui elle a été faite. La face du tableau est peu lisible. Néanmoins on distingue la composition spécifique rappelant parfaitement l’oeuvre de Guido Reni entre 1615 et 1625.
Deux versions originales de cette composition sont connues: L’une appartient à la collection du Musée du Prado à Madrid. La seconde se situe à Naples dans la collection du musée de Capodimonte. Une troisième version serait dans une collection privée italienne. Elle n’a, à notre connaissance, pas fait l’objet de recherches ni d’études scientifiques.
Constat d’état et début des recherches (septembre 2023)
L’oeuvre est considérée comme une copie XIXème avec un numéro d’inventaire inscrit sur son châssis. Il correspondant à un dépôt ancien du Musée du Louvre.
Le constat d’état établi en septembre 2023 montre que le châssis est moderne. La toile au revers est également moderne, de
tissage industriel. Elle a perdu sa tension sur toute sa hauteur senestre et en grande partie sur la largeur inférieure. Malgré ces importantes altérations, la toile reste assez rigide.
Les éléments visibles constitutifs au revers de la toile laissent penser qu’il s’agit bien d’une oeuvre datant du milieu du XIXème siècle.
Cependant quelques éléments posent question. Dans certaines lacunes .on note la présence d’une couche de préparation ocre rouge. Et on distingue par ailleurs une épaisseur entre le papier de bordage et la toile de coton. La possibilité que le tableau ait fait l’objet d’un rentoilage et d’une importante restauration émerge.
En parallèle, on découvre en juillet 2022 que l’oeuvre n’était pas un dépôt du Louvre. Elle appartient bien au musée de Libourne.
Suite à ces premières découvertes tant technique qu’historique, la première étape de la restauration du support est lancée.
Première phase des interventions de restauration (novembre 2023 – février 2024)
Le support
Le papier japon est laissé sur la couche picturale lors de la restauration du support.
La toile est démontée de son châssis. Elle est mise à plat, dépoussiérée au spalter et à la gomme wishab. Des bords de tensions en
polyester sont découpés, effrangés et fixés au film Béva posé à chaud. Puis, la toile est remontée sur son
châssis et remise en tensions avec les clefs.
Le traitement du support a montré un rentoilage effectué à la colle de pâte. La toile support sous-jacente est plus épaisse et à
armure sergé. La couche de préparation ocre rouge préalablement vue lors du constat d’état est présente sur tout le pourtour. La toile originale ne montre aucune couture, elle serait constituée d’un seul lé.
Ces éléments indiquent une datation sans doute plus ancienne que le XIXème. Ils correspondraient avec des matériaux employés au XVIIème siècle. Les anciennes campagnes de restaurations ne sont pas référencées dans des archives.
Une fois le support stabilisé et remis en tension, les opérations sur la face débutent.
La couche picturale
Le papier japon est retiré du coté droit supérieur. Des tests de nettoyages sont effectués sur le coin supérieur afin de vérifier la stabilité des matériaux.
Au fur et à mesure du nettoyage, la peinture se révèle. Lorsque la figure d’Hippomène apparaît, un sérieux doute est émis quant à l’hypothèse d’une copie médiocre tardive. La décision est prise d’en informer la DRAC pour évaluer les suites à donner aux opérations.
Il est convenu que le nettoyage et le retrait du vernis doivent se poursuivre. En parallèle, un dossier sera rédigé en vu de demander des recherches scientifiques poussées auprès du C2RMF à Paris..
Sous lumière UV, des traits de dessin de contours noirs sont visibles sur certaines parties des corps. Il pourrait peut-être s’agir d’indications préparatoires au dessin effectués d’après cartons. De plus, des repentirs visibles à l’oeil nu, resurgissent en transparence. Cela pourrait montrer des changements de composition en cours de création.
Les opérations de restauration sont arrêtées et le tableau est transporté à Paris où il sera examiné par le C2RMF.
Études scientifiques réalisées par le C2RMF (juin 2024 – décembre 2024)
Les prises de vues effectuées au laboratoire
- Lumière directe
- Fluorescence sous ultra-violets
- Infrarouges fausse couleur
- Reflectographie infrarouge
- Radiographie
- Fluorescence X en deux dimensions
- Prélèvements pigments (2 sur place à Paris puis 7 au mois de mai 2025 à Libourne)
Résultats des études scientifiques
Un nombre est apparu à la radiographie, inscrit en bas à gauche: 1110. Invisible sous les repeints, il fera l’objet de recherches spécifiques.
Les résultats de la radiographie et de la reflectographie mettent en lumière de très nombreux repentirs sur les deux personnages. A notre connaissance, les repentirs sont absents des versions du Prado et de Naples. Les mastics à la céruse, radio opaques, sont bien discernables.
La fluorescence X a permis de mieux comprendre les parties repeintes. Elle a également montré qu’Hippomène a été vêtu d’une jupe à la romaine. Elle a également pointé que le coude droit d’Hippomène était complètement peint sous le drapé.
Les micro-prélèvements effectués d’une part dans le ciel ont démontré la présence de lapis lazuli et de cendres bleues. L’autre prélèvement effectué correspond à des pigments typiques du XVIIème siècle. Ils étaient utilisés par l’atelier de Guido Reni, tant pour la couche de préparation que pour la carnation.
La toile support originale, agrandit sous rayon X atteste d’une provenance italienne typique du XVIIème siècle.
Conclusions des études scientifiques
Les conclusions du C2RMF indiquent que l’oeuvre serait bien datée du XVIIème siècle et sans doute
italienne. Le rapport, rédigé par M. Mottin indique que la peinture a pu être exécutée par l’atelier de Guido Reni, un de ces élèves ou de la main du maître.
Au regard de ces conclusions, un comité scientifique est constitué. Il sera en charge du suivi de la restauration et d’expertiser l’oeuvre sur sa provenance et son auteur potentiel. Il est composé de personnalités ayant une connaissance approfondie de l’oeuvre de Guido Reni.
La suite des opérations de restauration (janvier 2025 – juin 2025)
De retour à Libourne, le tableau est installé dans la salle des expositions temporaires: la chapelle du Carmel. L’environnement climatique est controlé et l’espace est sécurisé.
Il s’agira en premier lieu de dé-restaurer l’oeuvre, de la purger des anciennes restaurations désaccordées et souvent débordantes.
Aux préalables des interventions une série de tests est effectuée. Il faut définir un protocole pour le retrait des repeints huileux et des mastics.
Pour les tests, la méthodologie a été l’application des microémulsions sur des compresses de papier absorbant. Ces premiers tests ont été réalisés sur les repeints des mastics débordants.
Concernant les mastics, au moins 4 différents types ont été trouvés, de nature et de couleurs variables.
Après les étapes de dé-restauration, la remise à niveau des lacunes est engagée. Les mastics sont ensuite détourés puis sculptés.
Des fonds chromatiques à l’aquarelle sont posés sur l’ensemble des mastics. Un vernis intermédiaire est ensuite appliqué, une première passe au tampon puis au spalter. Il se compose de vernis à base de résine dammar.
La réintégration des couleurs débute mi-juin 2025. Le traitement est effectué de manière illusionniste avec des fonds qui sont montés en glacis successifs.
Selon les spécificités des lacunes, il a fallu restituer certaines parties (localisées). Ou remonter les détails originaux présents sur l’oeuvre en repiquant les usures. Pour les parties lacunaires importantes, nous nous sommes basés sur les restes existants de peinture originales et sur les photos HD fournies par le Musée du Prado.
Le nombre 1110 : Recherches effectuées par l’équipe du musée afin de retracer la provenance.
Les recherches ont concerné :
- les registres des biens spoliés
- les archives des ventes Salamanca et des autres ventes des experts concernés sur une dizaine d’années
- le numéro 1110
- la famille Chastenet de Castaing et les châteaux qu’ils possédaient dans le Libournais.
« David Garcia Cueto, conservateur des peintures italiennes au Prado, a contacté l’un de ses confrères au sujet de la thèse El Marqués de Leganés y las artes3. Le nombre “1110” peint correspond à un numéro d’inventaire attestant de la présence de ce tableau dans la collection privée du marquis de Leganès dès les années 1640. Homme politique et militaire influent, Diego Mexia Felipez de Guzmán y Dávila (1580-1655), ministre du roi et Grand d’Espagne, possédait une collection renommée.
Conclusion
Le tableau a subi de nombreuses altérations en parties dues à de mauvaises conditions de conservation (humidité, stockage) et à des actions de restauration très invasives (mastics à la céruse, retouches successives à l’huile débordantes). Ces interventions se sont étalées dans le temps (techniques et matériaux employés) mais n’ont pas été documentés à notre connaissance.
Le comité scientifique, réunit le 12 mai 2025 à Libourne a pu attribuer cette version comme étant un original de Guido Reni. Cela relie la version de Libourne au cycle des versions autographes déjà connues.
Si l’iconographie des différentes versions connues est relativement identique, la version de Libourne présente des caractéristiques qui lui sont propres. Elle est notamment remarquable pour trois raisons : l’utilisation d’une toile sergée sans couture, la présence de lapis lazuli dans les pigments, le constat de nombreux repentirs.
article de presse: https://www.telerama.fr/arts-expositions/enquete-au-musee-de-libourne-un-jeu-de-jambes-qui-plaide-en-faveur-du-chef-d-uvre-baroque-4547-7024760.php